|
Monsieur le ministre,
Mesdames, Messieurs,
Un abbé français du XVIIIe siècle,
auquel on avait demandé pourquoi il refusait de faire le
voyage jusqu'à Rome, avait répondu : « J'ai
grand peur qu'un Méchant pape me brouille avec un Bon Dieu. »
Le poète et critique Claude Roy a plusieurs fois cité
cette anecdote dans ces écrits sur la Chine d'après
1950. Elle le faisait sourire et lui semblait désigner, par
métaphore, l'attitude d'une partie de la communauté
intellectuelle française à l'égard de quelques
mythologies contemporaines et particulièrement alors,
à l'égard de la Révolution culturelle. C'était
l'image bien exacte de ces postures idéologiques dont Claude
Roy avouait avoir été lui-même, en d'autres
circonstances, une victime consentante
Que savait-on alors
de la Chine ? Que désirait-on vraiment en savoir ?
La vérité ou l'exemplarité ?
Les textes de Claude Roy, comme ceux d'Étiemble,
firent dates. Ils dénoncèrent très tôt
ce qui était encore tu par la plupart. Surtout, et c'était
là leur point commun, ils constituaient dans l'esprit de
leur auteur des « Clefs pour la Chine »,
aides au dialogue et à la compréhension réciproque.
Tandis qu'il y a quarante ans, le général De Gaulle
reconnaissait officiellement la République de Mao, Étiemble
se demandait encore (ou déjà) « Connaissons-nous
la Chine ? ». Il concluait avec inquiétude :
« Nous la reconnaissons, mais nous la méconnaissons. »
On ne s'étonnera pas dès lors qu'il ait tenu à
appeler en 1956 sa collection de littératures étrangères
« Connaissance de l'Orient ». Car il s'agissait,
d'abord et avant tout, de rendre disponibles les uvres pour
juger sur pièce et non de se laisser guider par quelque doctrine
préconçue. Ou pire, de plaider d'emblée pour
une irréconciliable étrangeté entre les deux
civilisations porte ouverte à toutes les indulgences.
Pour Étiemble, tout savoir, quelle que soit son érudition,
avait à faire avec l'engagement ; quand en 1978, avec
une mémorable traduction de Shi Nai-An par Jacques
Dars, il fit entrer la littérature chinoise dans la « Pléiade »,
il répondait encore à l'effacement révisionniste,
au déni de mémoire, que subissaient en Chine les classiques
d'hier.
Qu'une collection comme « Témoins »
ou qu'une revue comme Le Débat aient, avec d'autres,
prolongé ce travail critique, on ne peut aujourd'hui en douter.
De même que La NRF qui, attentive aux voix nouvelles
de la Chine, accueillait en 2001 ce prix Nobel (Gao Xingjian) qu'il
faudrait feindre aujourd'hui, à la veille du Salon du livre
de Paris, de ne pas entendre. Permettez-moi juste de rappeler ce
qu'Étiemble écrivait de l'illustre Pa Kin , dont il
était l'éditeur et dont il avait défendu l'uvre
auprès de l'académie suédoise, au grand dam
des inconditionnels de la « bande des quatre » :
« Cet écrivain honni en qualité d'occidentalisant
devrait être célébré comme un de ces
bâtards culturels que sont forcément, au temps du monde
fini, tous les écrivains qui comptent. »
Cela se passe de commentaire.
Étiemble et Claude Roy furent, tant par leur
uvre propre que par les fonctions éditoriales qu'ils
y ont occupées, des figures familières de notre maison.
C'est donc sous leur patronage que j'ai le plaisir de vous accueillir
ce soir pour saluer la parution du 447e volume de notre collection
« Découvertes », que Muriel Détrie
a bien voulu consacrer à l'histoire des relations franco-chinoises.
Une parution qui s'inscrit, bien entendu, dans le cadre de L'Année
de la Chine, dont chacun aura constaté qu'elle est un véritable
succès populaire ce qui n'étonne guère
l'éditeur de Dai Sijie. Il n'est pas question ici d'évoquer
toutes les formes, tous les uvres et toutes les circonstances
qui ont nourri ce dialogue. Il faudrait, pour ce qui ne relève
que des littératures francophones, convoquer les uvres
si différentes d'Henri Michaux, de Marguerite Duras, de Pierre-Jean
Remy, de Gérard Macé et de tant d'autres
la
soirée n'y suffirait pas. Il reste que ce livre me semble
un très bon guide pour aborder sereinement cette année
chinoise.
Il fut un temps, Monsieur le Ministre, où l'on
reprochait à la NRF, parmi bien d'autres vices, ces liens
avec la grande diplomatie française et le Quai d'Orsay. Elle
bénéficiait, disait-on, de relais politiques qui exagéraient
très sensiblement son éclat et la part qu'il devait
prendre au rayonnement de la culture française à l'étranger.
Et l'on citait les noms de Philippe Berthelot, Paul Claudel et Alexis
Léger. On imagine bien quelle aurait été la
virulence de ces contempteurs de l'engeance gidienne s'ils avaient
dû assister à cette petite cérémonie
qui nous réunit ce soir et cela, comble de tout, à
l'invite d'un ministre très finement lettré, on le
sait, et de son heureux éditeur. Mais non ! Je tiens
à le dire haut et fort : il n'y a pas de tunnel
qui lient secrètement les caves du Quai d'Orsay à
celles de la rue Sébastien-Bottin. Et ce n'est donc pas en
vertu de ce type de continuité souterraine que nous nous
réunissons ce soir ! Même si, je souhaite le rappeler,
la diffusion de la littérature française en Chine
doit beaucoup au soutien de votre ministère.
Notons cependant que les premiers contacts entre la NRF et la Chine
furent placés en effet sous le signe de la plus haute diplomatie
en la personne de Paul Claudel. Certes, malgré la
concomitance des deux événements, la création
des Éditions de la Nouvelle Revue française n'intervint
en rien sur l'effondrement de l'empire mandchou. Et associer les
deux événements reviendrait à mettre côte
à côte la souris et l'éléphant, pour
reprendre une image chère à Claude Roy. Mais il est
vrai que Paul Claudel fut le contemporain du dernier empereur, à
qui il fut présenté en qualité de consul ;
il était en poste lorsque éclata la révolte
des Boxers et eut l'occasion de naviguer avec Sun Yat-sen. C'est
donc en Chine qu'André Gide adressait en 1908 ses premières
missives de directeur de revue à Paul Claudel. Étonnante
situation qui plaçait déjà sous le signe de
l'exterritorialité une revue qui s'ouvrirait bientôt
au monde entier. Et bien qu'empreint de colonialisme et surtout
d'un anti-communisme convaincu, les écrits de Claudel surent
transmettre à d'autres son sincère attachement au
peuple, à la civilisation, à l'art chinois.
Quand bien plus tard, au cours de quelque dîner
en ville, l'ancien diplomate se surprenait à décliner
ses états de service, il regrettait que sa surdité
ne réussisse pas à éluder l'exclamation, toujours
la même, de sa voisine de table : « Oh
alors, comme vous devez bien connaître l'Extrême-Orient ! »
Et le poète de répondre amèrement : « Non,
Madame. La Chine a profité de mon absence pour devenir tout
autre chose que l'image qu'elle a laissée dans mon souvenir. »
C'est que la Chine appartenait alors à la modernité.
L'auteur de Cent phrases pour éventail regrettait
qu'il n'y ait pas eu un Suétone pour décrire la fin
de l'empire céleste ; il y avait eu un Malraux pour
tirer de l'expérience révolutionnaire une nouvelle
compréhension du rapport de l'individu à l'histoire
et à la mort.
Il reste que lorsque Claude Roy entreprit en 1952 « d'aller
à la Chine » comme le disait Diderot
, c'était, de son aveu même, tout autant pour
retrouver Jules Verne, pressentir Tchouang-Tzeu et obéir
à Paul Claudel que pour vérifier Karl Marx et se consoler
de Staline. Car comme le note si justement l'Italien Gorgio Manganelli
dans ses propres écrits sur la Chine, « un
lecteur acharné et solitaire ne commet pas l'erreur de croire
qu'il s'expatrie de sa bibliothèque le jour où il
s'embarque pour l'Asie ; il sait qu'il est toujours, par essence,
un chercheur de signes, de paroles implicites, de façons
de parler, d'in-folio et de brochures. »
C'est, à mes yeux, la force et la fragilité
de l'écrivain. Ce siècle de relations intellectuelles
franco-chinoises nous l'a bien montré.
|
 |