La Chine à l'enseigne de la Nrf

  La parution de France-Chine de Muriel Détrie, 447e volume de la collection « Découvertes Gallimard » consacré à l'histoire des relations franco-chinoises, fut salué par une réception donnée dans les salons de la Nrf en présence de monsieur le ministre des affaires étrangères, monsieur Dominique de Villepin, au cours de laquelle Antoine Gallimard évoqua les liens qui unirent la littérature et la civilisation chinoises à sa Maison.

         
     
 

  Monsieur le ministre,
  Mesdames, Messieurs,

  Un abbé français du XVIIIe siècle, auquel on avait demandé pourquoi il refusait de faire le voyage jusqu'à Rome, avait répondu : « J'ai grand peur qu'un Méchant pape me brouille avec un Bon Dieu. » Le poète et critique Claude Roy a plusieurs fois cité cette anecdote dans ces écrits sur la Chine d'après 1950. Elle le faisait sourire et lui semblait désigner, par métaphore, l'attitude d'une partie de la communauté intellectuelle française à l'égard de quelques mythologies contemporaines — et particulièrement alors, à l'égard de la Révolution culturelle. C'était l'image bien exacte de ces postures idéologiques dont Claude Roy avouait avoir été lui-même, en d'autres circonstances, une victime consentante… Que savait-on alors de la Chine ? Que désirait-on vraiment en savoir ? La vérité ou l'exemplarité ?
  Les textes de Claude Roy, comme ceux d'Étiemble, firent dates. Ils dénoncèrent très tôt ce qui était encore tu par la plupart. Surtout, et c'était là leur point commun, ils constituaient dans l'esprit de leur auteur des « Clefs pour la Chine », aides au dialogue et à la compréhension réciproque. Tandis qu'il y a quarante ans, le général De Gaulle reconnaissait officiellement la République de Mao, Étiemble se demandait encore (ou déjà) « Connaissons-nous la Chine ? ». Il concluait avec inquiétude : « Nous la reconnaissons, mais nous la méconnaissons. » On ne s'étonnera pas dès lors qu'il ait tenu à appeler en 1956 sa collection de littératures étrangères « Connaissance de l'Orient ». Car il s'agissait, d'abord et avant tout, de rendre disponibles les œuvres pour juger sur pièce et non de se laisser guider par quelque doctrine préconçue. Ou pire, de plaider d'emblée pour une irréconciliable étrangeté entre les deux civilisations — porte ouverte à toutes les indulgences. Pour Étiemble, tout savoir, quelle que soit son érudition, avait à faire avec l'engagement ; quand en 1978, avec une mémorable traduction de Shi Nai-An par Jacques Dars, il fit entrer la littérature chinoise dans la « Pléiade », il répondait encore à l'effacement révisionniste, au déni de mémoire, que subissaient en Chine les classiques d'hier.
  Qu'une collection comme « Témoins » ou qu'une revue comme Le Débat aient, avec d'autres, prolongé ce travail critique, on ne peut aujourd'hui en douter. De même que La NRF qui, attentive aux voix nouvelles de la Chine, accueillait en 2001 ce prix Nobel (Gao Xingjian) qu'il faudrait feindre aujourd'hui, à la veille du Salon du livre de Paris, de ne pas entendre. Permettez-moi juste de rappeler ce qu'Étiemble écrivait de l'illustre Pa Kin , dont il était l'éditeur et dont il avait défendu l'œuvre auprès de l'académie suédoise, au grand dam des inconditionnels de la « bande des quatre » : « Cet écrivain honni en qualité d'occidentalisant devrait être célébré comme un de ces bâtards culturels que sont forcément, au temps du monde fini, tous les écrivains qui comptent. »
  Cela se passe de commentaire.

  Étiemble et Claude Roy furent, tant par leur œuvre propre que par les fonctions éditoriales qu'ils y ont occupées, des figures familières de notre maison. C'est donc sous leur patronage que j'ai le plaisir de vous accueillir ce soir pour saluer la parution du 447e volume de notre collection « Découvertes », que Muriel Détrie a bien voulu consacrer à l'histoire des relations franco-chinoises. Une parution qui s'inscrit, bien entendu, dans le cadre de L'Année de la Chine, dont chacun aura constaté qu'elle est un véritable succès populaire — ce qui n'étonne guère l'éditeur de Dai Sijie. Il n'est pas question ici d'évoquer toutes les formes, tous les œuvres et toutes les circonstances qui ont nourri ce dialogue. Il faudrait, pour ce qui ne relève que des littératures francophones, convoquer les œuvres si différentes d'Henri Michaux, de Marguerite Duras, de Pierre-Jean Remy, de Gérard Macé et de tant d'autres… la soirée n'y suffirait pas. Il reste que ce livre me semble un très bon guide pour aborder sereinement cette année chinoise.

  Il fut un temps, Monsieur le Ministre, où l'on reprochait à la NRF, parmi bien d'autres vices, ces liens avec la grande diplomatie française et le Quai d'Orsay. Elle bénéficiait, disait-on, de relais politiques qui exagéraient très sensiblement son éclat et la part qu'il devait prendre au rayonnement de la culture française à l'étranger. Et l'on citait les noms de Philippe Berthelot, Paul Claudel et Alexis Léger. On imagine bien quelle aurait été la virulence de ces contempteurs de l'engeance gidienne s'ils avaient dû assister à cette petite cérémonie qui nous réunit ce soir — et cela, comble de tout, à l'invite d'un ministre très finement lettré, on le sait, et de son heureux éditeur. Mais non ! Je tiens à le dire haut et fort : il n'y a pas de tunnel qui lient secrètement les caves du Quai d'Orsay à celles de la rue Sébastien-Bottin. Et ce n'est donc pas en vertu de ce type de continuité souterraine que nous nous réunissons ce soir ! Même si, je souhaite le rappeler, la diffusion de la littérature française en Chine doit beaucoup au soutien de votre ministère.
Notons cependant que les premiers contacts entre la NRF et la Chine furent placés en effet sous le signe de la plus haute diplomatie — en la personne de Paul Claudel. Certes, malgré la concomitance des deux événements, la création des Éditions de la Nouvelle Revue française n'intervint en rien sur l'effondrement de l'empire mandchou. Et associer les deux événements reviendrait à mettre côte à côte la souris et l'éléphant, pour reprendre une image chère à Claude Roy. Mais il est vrai que Paul Claudel fut le contemporain du dernier empereur, à qui il fut présenté en qualité de consul ; il était en poste lorsque éclata la révolte des Boxers et eut l'occasion de naviguer avec Sun Yat-sen. C'est donc en Chine qu'André Gide adressait en 1908 ses premières missives de directeur de revue à Paul Claudel. Étonnante situation qui plaçait déjà sous le signe de l'exterritorialité une revue qui s'ouvrirait bientôt au monde entier. Et bien qu'empreint de colonialisme et surtout d'un anti-communisme convaincu, les écrits de Claudel surent transmettre à d'autres son sincère attachement au peuple, à la civilisation, à l'art chinois.
  Quand bien plus tard, au cours de quelque dîner en ville, l'ancien diplomate se surprenait à décliner ses états de service, il regrettait que sa surdité ne réussisse pas à éluder l'exclamation, toujours la même, de sa voisine de table : « Oh alors, comme vous devez bien connaître l'Extrême-Orient ! » Et le poète de répondre amèrement : « Non, Madame. La Chine a profité de mon absence pour devenir tout autre chose que l'image qu'elle a laissée dans mon souvenir. » C'est que la Chine appartenait alors à la modernité. L'auteur de Cent phrases pour éventail regrettait qu'il n'y ait pas eu un Suétone pour décrire la fin de l'empire céleste ; il y avait eu un Malraux pour tirer de l'expérience révolutionnaire une nouvelle compréhension du rapport de l'individu à l'histoire et à la mort.
  Il reste que lorsque Claude Roy entreprit en 1952 « d'aller à la Chine » — comme le disait Diderot —, c'était, de son aveu même, tout autant pour retrouver Jules Verne, pressentir Tchouang-Tzeu et obéir à Paul Claudel que pour vérifier Karl Marx et se consoler de Staline. Car comme le note si justement l'Italien Gorgio Manganelli dans ses propres écrits sur la Chine, « un lecteur acharné et solitaire ne commet pas l'erreur de croire qu'il s'expatrie de sa bibliothèque le jour où il s'embarque pour l'Asie ; il sait qu'il est toujours, par essence, un chercheur de signes, de paroles implicites, de façons de parler, d'in-folio et de brochures. »
  C'est, à mes yeux, la force et la fragilité de l'écrivain. Ce siècle de relations intellectuelles franco-chinoises nous l'a bien montré.

Antoine Gallimard
         
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