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« Chez Gallimard,
je vois des tas de gens »
Queneau, éditeur
« Je serais
partisan de prendre Queneau pour toute la journée, au moins jusqu'au
printemps, c'est-à-dire pour la réalisation du prochain
programme, afin de perdre le moins de temps possible. Il le peut, maintenant,
car l'école de Pelorson est fermée. Il serait bien supérieur
à Chevasson, étant aussi ordonné, aussi ponctuel
(sinon plus) que lui, et plus consciencieux, plus cultivé aussi,
plus entreprenant. Je compte beaucoup sur lui. »
Ce mot adressé le 15 janvier 1941
par Brice Parain, alors chef du secrétariat de la NRF, à
Gaston Gallimard annonce l'entrée de Queneau, auteur de la Maison
depuis 1933, parmi les personnels appointés de la Librairie
Gallimard. Il s'en était fallu de peu pour qu'il acceptât
une place de secrétaire qui s'y était rendue libre au début
de l'année 1938 et que Paulhan avait eu la bienveillance de lui
signaler. Qu'il jugeât la rétribution trop faible ou la charge
trop importante, toujours est-il que l'entrée du jeune auteur dans
l'équipe éditoriale de la rue Sébastien-Bottin fut
ajournée ; du moins par cette voie, car il se vit aussitôt
confier par Gaston Gallimard la responsabilité des lectures anglo-saxonnes
(Caldwell, Dos Passos, Faulkner
) et siégea à ce titre
non restrictif : il lit Michel Leiris, Robert Merle
au comité de lecture des Éditions dès le 19
janvier 1938, au côté notamment de Malraux, Paulhan, Crémieux,
Groethuysen et Arland, bientôt rejoints par Camus, Lemarchand et
Blanzat
Et on l'y entendit, dès mars 1938, débattre
avec André Malraux sur l'opportunité de publier Hemingway,
auteur qu'il jugeait trop irrégulier. Avant d'être éditeur,
Queneau fut donc d'abord lecteur chez Gallimard. Pour cette dernière
fonction, qu'il conserva parallèlement à ses tâches
salariées, il perçut dès le 31 janvier 1938 une mensualité
de cinq cents francs de l'époque, versée en droits d'auteur.
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La proposition
de Parain intervenait dans un contexte peu favorable : les équipes
de la Maison, réunies depuis peu au siège parisien après
l'épisode provincial, étaient peu nombreuses et faisaient
face à des difficultés d'organisation liées à
la reprise de l'activité éditoriale. Bénéficiant
du soutien de Parain, Queneau, libéré de ses cours à
l'École nouvelle de Neuilly, est nommé dès janvier
1941 chef du comité de lecture de la NRF ; jamais la mention
de secrétaire général n'apparaît dans les archives
de la société, même s'il est présenté
comme tel en 1951 dans un article de presse et que certains courriers lui
parviennent de l'extérieur à ce titre. Que recouvre exactement
le titre de chef du comité ? Il est aujourd'hui difficile de
le dire, tant le champ d'action de Queneau paraît alors large (du
jury du prix de la Pléiade au suivi de la société de
production Synops
) et intense son activité on sait ainsi
depuis peu qu'il intervint dans la discussion entre Gallimard et Simenon
au sujet de Pedigree et qu'il prit une part importante à la
promotion de l'uvre de l'inventeur de Maigret. On serait tenté
de parler de direction éditoriale, mais ce serait mésestimer
la part que Gaston Gallimard prenait à l'activité littéraire
de sa firme et la façon dont il composait avec ses différents
« éditeurs » pour élaborer ses programmes.
Divide ut regnes, la devise du Sénat romain était prêtée
au ministère de la rue Bottin par Queneau lui-même, qui dévoué
n'en est pas moins lucide... Il demeure que Queneau, dont on appréciait
autant l'érudition que les calembours (deux des « alcools
de sa vie »), y fut l'un des conseillers les plus écoutés,
les plus respectés et les plus fidèles à la
famille Gallimard (malgré la direction d'une collection anthologique
pour Mazenod jusqu'en 1973, les « Textes célèbres »).
Ses Journaux témoignent de son implication dans la vie quotidienne
de la maison et du clan Gallimard ; on y voit Gaston fâché
de l'élection de Paulhan à l'Académie française,
Claude inquiet de ce que l'élévation de deux étages
de l'immeuble de la rue Sébastien-Bottin au début des années
soixante n'ait pas vraiment résolu de sensibles questions d'espace
... Le chroniqueur, tantôt mordant, tantôt mélancolique,
ne laisse pourtant pas d'en stigmatiser les manières de cour dans
ses Journaux : intrigues et étiquette, affaires de cur
et conflits de pouvoir, insuffisances, vanités et frustrations. Et
à quoi bon paraître à ses « coquetèles
Nrf », ramas de fâcheux et d'intrigants ? Élu
au sixième couvert du jury Goncourt en mars 1951, Queneau fut pourtant
l'un des hommes les plus influents du milieu des Lettres parisien, l'un
de « ceux qui comptent » dirait-on aujourd'hui. Avec
André Bay (Stock) et Jean Blanzat (Grasset), il partageait chaque
mois un repas (les « déjeuner BBQ »),
où les éditeurs prétendus concurrents s'entretenaient
de littérature et partageaient de plaisantes anecdotes. Nous sommes
alors au cur du dispositif éditorial français des années
cinquante, ce que d'aucuns ont appelé le petit village de l'édition
parisienne dans ces glorieuses années qui précédèrent
les premiers épisodes d'une inéluctable concentration. Et
Queneau, bien qu'il s'en défende parfois , y joue un rôle prépondérant. |
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Demeurant attentif
à la littérature de langue anglaise (ainsi, le 18 septembre
1952, il apprend à Gaston la parution de The Old Man and the Sea
et conseille la publication de The Naked Lunch de Burroughs en 1959 ;
il est en contact avec certains des grands auteurs américains célébrés
dans l'après-guerre et connaît bien la littérature policière
anglo-saxonne qui nourrira la « Série noire »),
lecteur insatiable et abondamment sollicité , Queneau intervient
dans les domaines les plus variés, des livres de philosophie, de
sciences et de sciences humaines (Barthes, Bélaval, Camus, Dumézil,
Kojève, Koyré, Levinas, Wittgenstein
) à la toute
jeune littérature de création (admiration pour Modiano) et
aux récits d'anticipation. On sait ainsi qu'il suivit de très
près les débuts du « Rayon fantastique »,
la collection de Michel Pilotin, malgré des réticences exprimées
au début des années cinquante à Gaston Gallimard :
« Quant aux romans scientifiques, je me demande s'il y aurait
de quoi alimenter une collection comparable à la "Série
Noire". Les très bons sont assez rares, le reste est enfantin.
Bien sûr que la plupart des séries noires sont aussi enfantins,
mais le cul et le meurtre ça plaît aux gens, tandis que les
Martiens ça n'a pas encore beaucoup d'effets sur leur système
génital. » Mais une fois encore, les éditeurs
proposent ; Gaston dispose. Ainsi le 30 mai 1950, lorsque, très
sollicité par de jeunes auteurs, il suggère, en vain, la création
d'une nouvelle collection littéraire (« Le Jour se lève » :
deux volumes par an regroupant quatre à cinq textes courts d'avant-garde,
de débutants « n'ayant encore rien publié en édition
séparée »), Queneau prend quelque précaution :
« Ce serait une formule entre les Cahiers de la Pléiade
et "Métamorphoses". [
] Mais je ne voudrais
pas que J[ean] P[aulhan] en prenne ombrage ou voit là
une concurrence. » Queneau avait eu plus de chance avec sa
facétieuse collection « La Plume au vent »
créée en 1946, où furent publiés Prête-moi
ta plume de Robert Scipion, Le Succube de Roger Trubert et Vercoquin
et le Plancton de l'ami Boris Vian. Mais faute de succès, et
dissuadé par un avis défavorable de Jacques Lemarchand sur
d'autres titres pressentis, Gaston Gallimard prit la décision d'en
interrompre la publication. |
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Queneau fut donc,
au travers de ses lectures et de la fréquentation de son réseau
d'amitié, en contact direct avec la littérature française
de son temps ; il fut le premier lecteur et éditeur de Marguerite
Duras (occasion de se lier à Robert Antelme et à Dyonis Mascolo),
promut l'uvre d'Hélène Bessette (dont le premier manuscrit
lui avait été confié par Michel Leiris, lui-même
le tenant de l'ethnologue Maurice Leenhardt), défendit les expérimentations
verbales d'un Jean-Claude Grosjean, eut à évaluer René
Fallet ou Claude Simon voir l'étonnante lettre de l'auteur
de La Route des Flandres à Gaston Gallimard, reproduite dans
la biographie de M. Lécureur. Il participa activement à l'enrichissement
et à la promotion du fonds Gallimard, établissant la première
édition de l'Anthologie des poètes de la Nrf, sollicitant
de nombreuses personnalités lettrées pour établir un
sondage ludique Pour une bibliothèque idéale ou, dans
un autre ordre, suivant la périlleuse publication des uvres
complètes d'Artaud. |
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Mais si nous devions
retenir un seul aspect de son travail d'éditeur et non de
lecteur, s'entend il semble que cela soit plutôt dans le domaine
de la connaissance qu'il fallût le trouver. Car comme « L'Univers
des formes » restera la grande réalisation éditoriale
d'André Malraux, « L'Encyclopédie de la Pléiade »
sera celle de Raymond Queneau. Pourtant notre Pic de La Mirandole ne revendiqua
guère la paternité de cette colossale entreprise (49 volumes
parus entre 1956 et 1991), confiant même dans ses Journaux
qu'il ne s'agissait là que de commerce, une trouvaille d'Hachette
pour faire « suer le burnous de la Pléiade ».
De fait, le projet en avait précédé l'entrée
de Queneau à la NRF une intuition d'Henri Filipacchi, soumise
à Gaston Gallimard et Jacques Schiffrin dès le début
des années trente. D'autres que Queneau y avait travaillé
avant-guerre, la maturation, tant commerciale qu'éditoriale, en avait
été longue et laborieuse. C'est pourtant à Queneau
déjà en charge de l'Histoire des littératures
que Gaston propose en 1954 d'en assumer la direction et d'en définir
l'enjeu et l'objet : un savoir méthodique, ouvert aux questions
contemporaines, entre lucidité et incertitude, une encyclopédie
qui permettrait de « vivre au devant de ce qui est autre »,
comme l'écrivait Jean Grosjean à propos de la passion de connaissance
de Queneau. Gaston Gallimard mettait ainsi un terme aux visées rivales
de ses propres fils et neveu sur la collection. Avec Jean Grosjean, Robert
Antelme, Louis-René Des Forêts, Jacques Bens et Jean-Marc Lechevallier,
il assumera en directeur accompli ce projet, faisant face à l'extrême
difficulté de l'établissement des volumes et affrontant les
quolibets et les reproches des journalistes ou confrères lors de
leur parution. |
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« La
dernière grande figure de la vénérable NRF »,
écrivait Anne-Isabelle Queneau en ouverture de l'Album qu'elle
consacra à son beau-père en 2002. Il est en effet bon de le
rappeler ; ils furent nombreux, parmi ceux qui l'ont fréquenté
« rue Séb. », à avoir salué
la truculence et la gentillesse de l'homme
Roger Grenier, Pierre Nora,
Jean d'Ormesson ont évoqué il y a peu sa mémoire avec
respect et émotion. J.M.G. Le Clézio a fait part du bénéfice
qu'il trouva à fréquenter un maître si profond et bienveillant ;
et Patrick Modiano, dans son récent Éphéméride,
s'est souvenu de ses ballades parisiennes avec l'ancien chroniqueur de L'Intransigeant.
De sorte qu'à omettre l'activité éditoriale de Queneau,
sa présence quotidienne à la NRF, on risquerait fort de ne
tracer qu'un portrait élidé de l'écrivain et d'en trahir
le nom par syncope ou apocope. |
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© www.gallimard.fr
2003 |