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Georges Simenon
Simenon, collectionneur de la « Pléïade »
« Quels sont les
cent ouvrages que tout honnête homme se devrait d'avoir lus ? »
À cette question posée dans les années cinquante
par Raymond Queneau qui conservait de ses années surréalistes
un attachement amusé pour les bilans et classifications de toutes
sortes et pensait que le livre vivait ses dernières heures à
l'heure de la bande magnétique à quelques-uns de
ses contemporains, Simenon fit une bien curieuse réponse*. De titres,
il n'y avait guère dans la liste qu'il fournit, à l'exception
des Oraisons funèbres de Bossuet et des Journaux des
frères Goncourt, de Jules Renard et d'André Gide. En
lieu et place, une liste sans surprise d'une cinquantaine d'auteurs universellement
reconnus ; seule concession au pittoresque simenonien : les codes pénal
et civil, la Nouvelle géographie et l'Atlas de Vidal
de la Blache, le Littré, un plan de Paris et un annuaire téléphonique.
Plus insolite, la liste s'ouvrait sur les séries romaine et grecque
en « Budé », retenait la collection du « Cabinet
cosmopolite » de Stock et, the last but not the least,
s'achevait sur la « Bibliothèque de la Pléiade ».
De sorte que si, comme le veut la traditionnelle hypothèse, le
romancier avait dû un jour se retirer sur une île déserte
(un déménagement de plus dans une existence un peu nomade),
il lui aurait fallu affréter un volumineux convoi pour faire suivre
sa bibliothèque et envisager un approvisionnement régulier
pour compléter ses rayonnages. De fait, comme d'autres, Simenon
ne prit pas très au sérieux la petite enquête de Queneau
et éluda quelque peu la question. Rien d'étonnant de la
part d'un auteur qui, d'une part, avait pris ses distances à l'égard
de son deuxième éditeur français (après
Fayard, avant les Presses de la Cité) et qui, d'autre part,
ne s'était jamais senti vraiment à son aise dans l'atmosphère
lettrée de la rue Sébastien-Bottin malgré
des liens d'affection réels avec la famille Gallimard et quelques
écrivains du sérail, au premier rang desquels André
Gide. Simenon avait donc des raisons de se désintéresser,
voire de se défier, de ce petit divertissement littéraire.
Pierre Assouline, dans la biographie qu'il consacre au père
de Maigret**, conseille lui aussi de prêter peu d'importance à
la réponse formulée par Simenon. « Simenon,
grand lecteur ? » : le biographe émet
de sérieux doutes. Mais on ne peut ignorer ces lettres des années
1940-1950 adressées par Simenon à Gaston et Claude Gallimard,
où le romancier, isolé en province puis retiré outre-Atlantique,
se montre particulièrement avide de lectures et très au
fait des dernières publications : « N'oubliez pas
de m'envoyer d'office, à mon compte, bien entendu, tout ce que
vous publiez ou avez publié récemment en matière
d'histoire, mémoires, sciences, économie politique, etc. »
(20 janvier 1944) ; « Je vais encore vous demander
des bouquins [...] J'ai vu entre autres une nouvelle collection
scientifique dont un numéro au moins est sorti. Voulez-vous me
le faire envoyer ainsi que tous les Malraux que vous auriez encore ainsi
que les Hemingway. Idem pour Saint-Exupéry qui était un
excellent ami dont la mort m'a vivement affecté »
(28 février 1945) ; « Envoyez-moi de même sur
mon compte les ouvrages qui sortent de chez vous et qui sont susceptibles
de m'intéresser. Vous savez lesquels » (5 janvier
1948). Pour une bibliothèque de montre ? Il est permis d'en
douter.
Ce qui est assuré, c'est que Simenon était un
collectionneur de livres. On le sent très concerné par la
composition de sa bibliothèque personnelle, au-delà des
seuls rayonnages dévolus à son uvre aux babyloniennes
mensurations. La « Pléiade » y tenait en
effet une part privilégiée, étant entendu que Simenon
avait aussi une tendresse particulière pour les « Mémoires
du Passé pour servir au Temps présent », collection
que dirigeait depuis 1942 Louis-Raymond Lefèvre. Les marques de
cet attachement pour la « Pléïade »
(sic pour le tréma) abondent. C'est le 9 avril 1943 qu'il
s'en ouvre à son éditeur, après une visite de Claude
Gallimard à son domicile vendéen de Saint-Mesmin-le-Vieux
et l'envoi des uvres de Molière et de Goethe qui s'ensuivit.
Simenon profite de l'occasion pour indiquer sept autres titres qu'il souhaiterait
recevoir, avant de conclure : « Mais évidemment la
collection toute entière m'intéresse et quand ce sera possible
je vous serais reconnaissant de me la fournir. Merci d'avance. »
Il ne possède alors que douze volumes sur plus de soixante.
Le travail patient du collectionneur se poursuit bien après
la guerre. Attentif aux nouvelles parutions, il rappelle à l'ordre
les services d'expédition de la NRF en cas d'oubli. Sans avoir
le souci de l'originale à la manière d'un bibliophile, il
cherche patiemment à reconstituer une collection « complète
»: « Je ne désespère pas d'arriver,
petit à petit, à mesure des re-tirages, à la collection
complète de La Pléïade. Ne m'oubliez surtout pas quand
il y aura un Mémorial de Sainte-Hélène disponible. »
Son intérêt est tel que, depuis sa villa de Bradenton Beach,
il insiste pour que lui soient adressés régulièrement
outre-Atlantique les nouveaux titres : « Je vois par les
journaux que vous continuez la collection de la Pléiade et que
vous avez publié entre autres un Rimbaud [avril 1946]. N'oubliez
pas que je tiens à recevoir tous les volumes de la Pléiade.
Je vous demande de bien vouloir me les faire envoyer ici et de les porter
à mon compte. J'ai toujours peur d'arriver trop tard. Il m'en manque
déjà un certain nombre que je ne retrouverai peut-être
jamais et je tiens beaucoup à cette collection. Si vous faites
des réimpressions, signalez-les moi, que j'en profite pour combler
le vide. » Le romancier demande en outre que ne lui soient
adressés que « les livres à couverture de chagrin
véritable » ou « en peau naturelle »
allusion au simili cuir dont furent recouverts dans les années
quarante certains volumes de la collection (Saint-Simon, Rimbaud, Chateaubriand,
Laclos, Tolstoï, Descartes, Platon, Mérimée...) et
pour lesquels la NRF lança dans les années 1950 plusieurs
campagnes de recouvrure en pleine peau pour quelques scrupuleux amateurs.
Il ne s'agissait pas d'une lubie éphémère :
en 1958, Simenon sollicite à nouveau Claude Gallimard, craignant
de ne pas avoir toute la collection malgré le service qui lui est
fait de toutes les nouvelles parutions. Attentif, il le demeure plus que
jamais : il demande à ce que les volumes de l'« Encyclopédie
» soient ajoutés à sa liste d'envoi en 1959 et interroge
en juin 1962 : « Comment faire, quand on achète
la Pléïade directement chez vous pour se procurer le Balzac
qui n'est pas dans le commerce. Je n'aimerais pas le manquer. »
Il s'agit, on l'aura compris, de l'« Album Pléiade »
aujourd'hui une pièce très recherchée.
Simenon avait une prédilection
pour les séries
monumentales d'uvres complètes ; celles de Gide et de
Proust publiées par la NRF une « édition
de bibliothèques » d'après Gaston Gallimard ;
une « édition pour bibliophiles »
selon Simenon lui étaient particulièrement chères.
On ne s'étonnera pas dès lors que Simenon s'émeuve
lorsqu'en 1946, Gaston Gallimard sentant à juste titre que le romancier
lui échappe à l'issue d'une série de malentendus,
de retournements et de différends contractuels, envisage de reprendre
l'ensemble de son uvre littéraire dans la collection «
In-octavo À la gerbe », au même titre que celles
de Proust, Valéry, Claudel ou Péguy. On le sait, ces efforts
ne suffiront pas pour retenir l'écrivain ; mais à plusieurs
reprises, Simenon rappelle aux Gallimard qu'il s'est réservé
contractuellement le droit de disposer, à son seul gré,
des ouvrages confiés après-guerre aux Presses de la Cité,
afin de pouvoir les réunir plus tard en un seul ensemble
si possible présenté par André Gide, « l'homme
qui connaît le mieux mon uvre ». On ne reviendra
pas ici sur la complexe et internationale histoire de la
publication des uvres complètes ou partielles de Simenon,
dont la parution des deux volumes de la Pléiade constitue une date
importante. Notons seulement que Simenon repoussa finalement l'hypothèse
« À la gerbe », bien qu'elle lui parût «
une consécration flatteuse ». Pragmatique, conscient
des attentes de ses lecteurs et confiant dans les modèles éditoriaux
étrangers, il préférait un ensemble d'« ouvrages
massif (presque des dictionnaires), qui aient une certaine tenue et qui
soient en même temps accessibles à la plupart des bourses
». Mais il confiait encore à Claude Gallimard le 12 mars
1949 : « Cela n'empêcherait nullement, plus tard,
beaucoup plus tard sans doute, d'envisager une édition s'adressant
davantage aux bibliophiles. »
Simenon songeait-il alors à la « Pléiade
» ? Il est permis de le croire.
* Pour une bibliothèque
idéale. Enquête présentée par Raymond Queneau,
Gallimard, 1956, p. 291-293
** Pierre Assouline,
Simenon, éd. revue et augmentée, Gallimard, 1997 («
Folio »)
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