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« Sur
la condition présente des lettres italiennes »
La
littérature transalpine au début du XXe siècle d'après
Benjamin Crémieux
Extraits de La
Nouvelle Revue Française, octobre 1920, LXXXV, pp. 637-644
et mai 1921, XCII, pp. 632-637
Dans la
vie intellectuelle de l'Europe, la littérature italienne d'aujourd'hui
ne joue aucun rôle actif et fécondant. Elle n'est plus qu'une
succursale des littératures étrangères, française
et anglaise en particulier. Les auteurs à succès en sont
encore à imiter Dickens et Maupassant ; les auteurs d'avant-garde
ne débarquent du dernier bateau que pour monter dans le suivant,
quittant Romain Rolland pour Claudel, Claudel pour Apollinaire, Apollinaire
pour Tzara.
Tout bien considéré, l'Italie a d'Annunzio et
n'a que lui. Encore faut-il s'entendre : il y a d'Annunzio, comme
il y a Carducci ou Leopardi. On ne le discute plus, mais c'est depuis
qu'on ne l'imite plus. Son art appartient déjà à
l'histoire littéraire et ses uvres ne sont plus que des pièces
de musée.
D'Annunzio excepté, l'Italie n'a aucun grand écrivain
vivant à exporter. Les meilleurs des Futuristes (Palazzeschi, Govoni,
Cavacchioli), les écrivains du groupe si sympathique de la Voce
(Papini, Jahier, Soffici, Rébora), tout audacieux et entreprenants
qu'ils soient, n'ont encore à leur actif que des demi-réussites.
Ce n'est pourtant ni la culture, ni l'imagination, ni les dons lyriques,
ni, pour tout dire d'un mot, le talent qui leur manquent. Et le plus triste,
c'est qu'une réussite complète de l'un d'eux ne nous apporterait,
à nous Français, aucun enseignement original.
On a dit, pour expliquer cette sorte de paralysie, que les
Italiens traversaient une phase « culturelle »,
de posivitisme et de critique, peu favorable à une floraison littéraire.
Et il est vrai qu'en dehors de d'Annunzio, les deux seuls grands noms
familiers au public européen sont ceux du critique-philosophe Benedetto
Croce et de l'historien-critique Guglielmo Ferrero. Mais l'activité
spirituelle d'un peuple de quarante millions d'âmes serait-elle
donc si limitée qu'il ne pût produire des lyriques et des
romanciers parce qu'il produit des critiques ? Il est faux du reste
que le goût des lettres soit en défaveur en Italie, mais
poètes et prosateurs étrangers suppléent à
la pénurie des écrivains nationaux. Un Français notamment
s'émerveille de voir les plus hermétiques poètes
de son pays lus, commentés, compris, traduits même par l'élite
de la jeunesse italienne.
Ce tarissement de la création littéraire est
un phénomène particulier à l'Italie. De 1625, année
où meurt le chevalier Marin, à 1750, elle n'a pas eu un
seul grand écrivain. Ce phénomène semble lié
à un autre : l'absence d'écoles, l'individualisme de
la production littéraire. Les grands écrivains surgissent
en Italie comme des météores, créent leur univers
artistique dans une langue à eux, puis disparaissent sans laisser
de disciples, mais seulement de mauvais et plats imitateurs. On peut leur
découvrir des précurseurs, mais le plus souvent c'est dans
la tradition populaire qu'ils sont allés chercher la matière
qu'ils ont élaborée. C'est le cas de Boccace et c'est celui
de l'Arioste.
Cet individualisme littéraire est d'autant plus curieux
à souligner que l'histoire des arts plastiques en Italie n'est
qu'une chaîne ininterrompue d'écoles. Raphaël sort de
Pérugin, et Sodoma du Vinci. Mais Dante, Pétrarque, Boccace
ont, des fondements au toit, bâti leur uvre seuls, l'ont seuls
aménagée et meublée. Ils créèrent et
épuisèrent à eux seuls leur « manière ».
Aucun ne laissa à glaner après lui dans son champ.
On ne suit jamais en Italie à travers un grand nombre
d'individualités de mérite inégal l'éclosion,
puis l'évolution d'un genre. Hardy, Rotrou, Corneille, Racine,
Voltaire, Crébillon, Ducis, la naissance, l'apogée et la
mort de la tragédie classique, ou encore l'effort concerté
des hommes de la Pléiade ou du Symbolisme n'ont pas de pendants
en Italie.
Plus riche peut-être en génies littéraires
que les autres pays d'Europe, l'Italie a toujours été singulièrement
plus pauvre en talents.
Nous sommes depuis quinze ans assez volontiers sévères
envers nos romantiques. L'Italie n'a pas eu de véritable romantisme,
et l'on peut se demander si ce n'est pas à cela qu'elle doit sa
stérilité actuelle. Le romantisme italien, celui d'un Manzoni
et de ses disciples, n'a pas, comme ailleurs, renouvelé le lyrisme
et libéré les moyens d'expression. Il s'est borné
à un rôle de propagande nationale et populaire et n'a eu
aucun vrai lyrique à son service. Les grands lyriques italiens
du XIXe siècle Leopardi, Foscolo, Carducci
ont tous été par malheur des classiques. Les romantiques
de nom ont jeté bas l'apprêt et la pompe académique,
mais pour aboutir à des vers de mirliton.
Tout le maigre apport du romantisme italien s'est dissipé
en fumée après 1860 sous l'influence d'un grand fait politique
: l'unité. Le lyrisme patriotique traditionnel, auquel il avait
ajouté une note nouvelle, a disparu après avoir fleuri une
dernière fois chez d'Annunzio, poète de l'impérialisme
et de la plus grande Italie.
On peut dire que l'unité italienne a enlevé
leur principal motif d'inspiration aux poètes de la péninsule.
Et comme leur romantisme ne leur a légué aucune tradition
de lyrisme personnel, ils tâtonnent sans trouver leur voie. Ce qui
fait cruellement défaut à l'Italie, c'est de n'avoir pas
derrière elle une série du genre Lamartine-Hugo-Musset-Baudelaire-Verlaine
et Byron-Shelley-Keats-Browning.
Dans l'ordre littéraire, moins encore que dans l'ordre
social ou politique, la nature ne fait pas de saut. Le propre de l'Italie
contemporaine est pourtant de vouloir dans tous les domaines brûler
les étapes. À peine sortie de la monarchie absolue, elle
veut sauter par-dessus le parlementarisme, et tend vers les Soviets ;
au sortir d'un régime économique moyenâgeux, elle
prétend réaliser les grands trusts à l'américaine
; ses campagnes sont encore dans l'analphabétisme et la pouillerie,
et ses grandes villes rivalisent déjà en bonne tenue et
en modernité avec les plus belles villes d'Allemagne.
En littérature, l'Italie a voulu du classicisme (devenu,
sauf exceptions, académisme) passer au futurisme. Depuis vingt
ans, elle balbutie. Ardengo Soffici, qui était, avant la guerre,
de Montparnasse au moins autant que de Florence, disait un jour :
« Les littérateurs italiens ont avant tout besoin de
boire de l'absinthe. » Rien de plus exact : l'absinthe,
breuvage romantique, leur conviendrait parfaitement. Soffici, en parlant
de la sorte, pensait aux vieilles perruques qui étaient encore
au sage régime du vin. Il ne songeait pas aux cocktails dadaïstes.
De l'académisme ils ont bondi à l'ésotérisme.
Qu'ils boivent donc de l'absinthe, comme le conseille Soffici, et qu'ils
s'abandonnent ensuite à ces longues effusions sentimentales, où
l'homme s'étale à nu, s'anatomise inlassablement, qu'ils
se montrent un peu tels qu'ils sont, au lieu d'imiter Machiavel et de
vêtir l'habit de cour avant d'écrire. Entre autres défauts,
la littérature italienne d'aujourd'hui a en effet celui d'être
mortellement ennuyeuse. Les humoristes eux-mêmes sont ennuyeux,
et le plus célèbre d'entre eux, Alfred Panzini, qu'on voudrait
faire passer pour un Anatole France plus pointu, est celui qui emporte
la palme.
Pour « passer un bon moment », il n'y
a qu'une ressource, c'est d'aborder les contemporains qui écrivent
en dialecte. Les sonnets pisans de Renato Fucini, les poèmes napolitains
de Salvatore di Giacomo, les épopées burlesques en romain
de Pascarella ou les fables de Trilussa, voilà d'authentiques chefs-d'uvre.
Toute la spontanéité, toute la verve, tout le lyrisme italien
semblent s'être réfugiés dans la littérature
dialectale.
Nous touchons sans doute là au nud même
du problème. L'outillage littéraire italien est défectueux.
L'outil qui fait encore défaut aux Italiens et que
seul un véritable romantisme aurait pu leur donner : c'est
une langue. Nous qui en possédons une admirablement mise au point
il y a trois siècles, réglée à nouveau tous
les cinquante ans par un ou deux grands écrivains (ces « lexiques
en désordre » selon le mot de Cocteau), nous ne soupçonnons
pas l'effort supplémentaire et vain le plus souvent
qu'exige d'un auteur la création de son vocabulaire.
Ce problème de la langue est si important que la plupart
des grandes querelles littéraires italiennes ont été
provoquées par lui et que de Dante à Carducci, en passant
par Manzoni et Leopardi, il n'est pas un grand écrivain qui n'ait
eu sa théorie de la langue. Combien d'auteurs de second
plan qui avaient quelque chose à dire n'ont pu que le bégayer
ou le déclamer.
En 1913, un critique mort depuis à la guerre, le meilleur
de sa génération, Renato Serra saluait l'avènement
de l'unité linguistique de l'Italie :
« Ce qui, écrivait-il, semblait un mythe,
un idéal fabuleux et impossible, poursuivi sans trêve à
travers tous les siècles de notre histoire, l'unité de la
langue et de l'expression littéraire, commence aujourd'hui à
être un fait accompli et pacifique, si naturel que les gens n'y
font presque pas attention. Mais c'est un fait : les différences
si profondes qui diversifiaient et salissaient les productions, hier encore,
ont disparu. On ne sent plus aujourd'hui, en le lisant, si l'auteur est
lombard, piémontais ou sicilien ; on ne trouve plus à côté
de la page conventionnelle et académique, la page grossièrement
calquée sur le français, ou confuse et incertaine dans sa
recherche de l'expression vive et courante ; il n'y a plus cette
différence de caste qu'il y avait entre la façon d'écrire
des lettrés et des professeurs et celle de la masse et de l'usage.
Rappelez-vous seulement l'époque de Carducci, et à côté
de lui, le langage d'un des derniers puristes, d'un manzonien, d'un romancier
lombard comme Rovetta ou d'un Vicentin comme Fogazzaro, et puis, la langue
des journaux, ce type hybride participant de la rédaction administrative
et de la traduction du français. »
Serra criait trop tôt victoire. Certes on ne se bat
plus aujourd'hui comme il y a seulement soixante ans, quand les puristes
s'interdisaient encore un mot ou une tournure qui ne figurât pas
dans un des bons auteurs du Cinquecento, et que les Manzoniens
n'avaient souci que de farcir leur prose de « riboboli »
florentins, mais on n'est pas encore parvenu à l'unification rêvée.
La façon d'écrire « mi-partie carducienne et
d'annunziesque » que Serra s'efforçait de définir
et qu'il croyait une formule d'avenir est déjà périmée.
Le drame reste pour les écrivains d'aujourd'hui le même que
pour ceux d'hier : ou bien étudier l'italien dans les livres
comme une langue morte, ou bien aller à Florence ou Sienne remplir
ses cahiers d'expressions recueillies sur les lèvres du peuple.
Parlant du dernier livre de Piero Jahier, M. Francesco Ruffini
écrivait dans la Gazzetta del Popolo du 4 mai dernier :
« Jahier, piémontais d'origine, a eu la chance de voir
résolue par la nature et le hasard cette grosse question de la
langue, qui a fait le désespoir de tous les écrivains nés
dans le Nord (dans le Midi aussi) de Manzoni à De Amicis... La
mère de Jahier était florentine ; il a fait toutes
ses études à Florence, fréquenté les cénacles
littéraires toscans, et ainsi s'est opérée chez lui
une fusion vraiment intime de son fond montagnard et du langage le plus
purement florentin. »
Le problème ne sera résolu que le jour où,
à quelques provincialismes près, tout le monde en Italie
parlera l'idiome de Florence comme tout le monde en France parle l'idiome
de Paris. Ce jour est encore loin. La bourgeoisie de Milan parle encore
« meneghino », celle de Turin, piémontais,
etc... On peut espérer, mais à très longue échéance,
que le développement de l'instruction finira par répandre
dans toute la péninsule l'usage du toscan et par faire tomber les
cloisons étanches qui séparent la langue parlée de
la langue écrite.
Mais s'il faut attendre jusque là pour voir fleurir
à nouveau la littérature transalpine, nous risquons de perdre
patience. On aimerait voir les écrivains italiens d'aujourd'hui
travailler à aplanir la route, en détoscanisant la
langue pour l'italianiser, en luttant pour la liberté du
vocabulaire comme Hugo lutta pour le droit d'écrire dans Hernani :
« Quelle heure est-il ? Minuit ». Mais le groupe
de la Voce, dont presque tous les membres sont toscans, se désintéresse
de la question. Les futuristes paraissent l'ignorer, et pourtant leurs
« paroles en liberté » restent encore esclaves
du vieux vocabulaire poétique : onde, grève, char,
coursier, etc...
On
reste confondu de la manière dont s'y prennent les littérateurs
italiens d'aujourd'hui pour atteindre l'originalité. Quand on songe
qu'un poète un peu doué qui s'abandonnerait à rimer
des vers fluents et sincères comme les Nuits de Musset ou
les Harmonies lamartiniennes serait un grand novateur, qu'un poète
mélodieux et subtil comme Verlaine ou seulement Samain en serait
un autre, quand on voit le succès obtenu par Guido Gozzano pour
quatre vers d'une émotion un peu « directe »
qu'il avait écrits, on se demande ce que les écrivains italiens
ont à gagner à faire du futurisme, du cubisme ou du dadaïsme.
Comment ne se rendent-ils pas compte qu'ils ont tout un romantisme
en retard à rattraper ? Qu'attendent-ils pour s'élancer
dans les effusions sentimentales et les récits autobiographiques ?
Simplicité du fond, simplicité de la forme, sincérité
humaine, tout unie et quotidienne, ou lyrique, ou gonflée d'humour,
telle est pour eux la sagesse littéraire. Heureuses les périodes
littéraires pour qui la sagesse est d'être simple. On ne
peut jauger d'avance ce que le développement actuel d'un romantisme
italien, sans mal du siècle, et après Whitman, pourrait
apporter de neuf et de beau à l'Europe. Souhaitons-en l'avènement,
sans toutefois nous montrer surpris, si un homme de génie
celui que le XXe siècle doit à l'Italie rompt
tout à coup le silence d'aujourd'hui par une uvre fertilisante
et imprévisible.
Benjamin
Crémieux
« Sur
la condition présente des lettres italiennes »,
dans La Nouvelle Revue Française, octobre 1920, LXXXV, pp.
637-644
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« Sur
la condition présente des lettres italiennes » [Suite]
Il ne
sera sans doute pas inutile, après avoir envisagé les lettres
italiennes d'aujourd'hui sous l'angle européen, de compléter
le tableau en précisant leur situation et, si l'on peut dire, leur
politique intérieures.
Leopardi, écrivain international, est un romantique.
Écrivain national, c'est le type même du classique qui réagit
contre le romantisme de son époque. Si les meilleurs des poètes
et des prosateurs italiens d'aujourd'hui nous paraissent, vus de France,
s'efforcer tous vers la nudité lyrique, vers le « romantisme
sans mal du siècle et post-whitmanien » que nous souhaitions,
qu'ils écrivent des poèmes en prose comme Papini ou Cardarelli,
des récits de guerre comme Soffici, de brefs poèmes comme
Ungaretti, des impressions de voyage comme Linati ou Cecchi, des romans
autobiographiques comme Jahier ou Sibilla Aleramo, et si nous sommes tentés
de laisser de côté les différences d'esthétique
et de forme qui les séparent, ces différences n'en existent
pas moins et l'on peut même dire que, depuis dix ans, la vie littéraire
de la péninsule a été dominée par des discussions
à leur sujet. Nous assistons en Italie à une révision
générale des valeurs littéraires.
La grande querelle des Anciens et des Modernes a repris avec
une ardeur et une véhémence polémiques dont nous
n'avons plus l'idée en France.
Le courant d'idées de la Voce, si accueillante
aux novateurs, mais plus préoccupée de culture et de sociologie
que de littérature proprement dite, semble pour l'instant tari.
Une phrase écrite en 1910 par Scipio Slataper caractérisait
bien cette tendance alors à son apogée : « Notre
littérature (notre art en général) est trop pauvre
en uvres qui ne possèdent pas en soi une valeur esthétique
absolue, mais qui possèdent une valeur historique d'une portée
considérable : uvres libératrices qui aèrent
les âmes moisies et rongées des vers. »
D'autre part, le futurisme semble aussi avoir fait son temps.
Il avait réussi, en 1913, à grouper les écrivains
les plus représentatifs d'Italie (Papini, Soffici, Palazzeschi,
etc...). Lacerba fut leur organe ; Apollinaire, Max Jacob
y collaborèrent.
Transformée en une sorte d'anthologie éclectique,
la Voce fit place au même moment aux futuristes. La guerre
tua la Voce deuxième-manière et Lacerba. Papini,
Soffici, Palazzeschi se sont éloignés du futurisme ;
Marinetti n'est plus aujourd'hui suivi que par de médiocres épigones,
et s'il trouve encore de nouvelles recrues, c'est au fond des petites
villes de province, où les adolescents s'exercent, au sortir du
collège, à l'assemblage de mots en liberté. Au surplus,
l'activité futuriste a dérivé vers la politique :
la plupart des compagnons de d'Annunzio à Fiume faisaient profession
de futurisme intégral.
Les partisans des Anciens ont beau jeu, momentanément
tout au moins. Au laisser-aller dans la forme, à la recherche de
l'expression vierge, de la sensation à l'état naissant,
de l'originalité obtenue à tout prix, à l'anarchie
dans la syntaxe et le vocabulaire, à l'emploi d'onomatopées,
de signes mathématiques, d'artifices typographiques, ils opposent
un retour à l'ordre, à la décence, et, pour tout
dire d'un mot, à la grande tradition italienne, interrompue, d'après
eux, depuis Leopardi.
C'est de Leopardi qu'ils se réclament, d'où
le nom de néoclassiques qu'on leur a donné et qu'ils ont
fini par accepter. Toute la littérature postérieure au poète
de la Ginestra, en particulier l'uvre de Carducci, de Pascoli
et de D'Annunzio, est rejetée par eux avec une intransigeante sévérité.
Verga seul trouve grâce. Ils ont pour organe attitré la revue
mensuelle la Ronda, dont le doctrinarisme n'a pas faibli un instant
depuis sa fondation en mars 1919 par les sept écrivains suivants :
Riccardo Bacchelli, Antonio Baldini, Bruno Barilli, Vincenzo Cardarelli,
Ernilio Cecchi, Lorenzo Montano, Aurelio E. Saffi.
La Ronda a naturellement, et d'abord, sa théorie
de la langue qui est celle de Leopardi, à savoir que la langue
italienne est « la dernière des langues anciennes, dont
l'excellence unique, orthographique, grammaticale, esthétique soutient
et explique la continuité à travers les siècles...
Il nous a été accordé, à nous Italiens, l'idée
formelle d'un langage antique et moderne, inaliénable et incorruptible. »
(Ronda, octobre 1920). « Toute la perfection qu'il est
possible d'atteindre dans l'art fut atteinte, chez nous, très vite,
en un prodigieux et précoce épanouissement méridien...
Il n'est pas possible de concevoir dans notre pays un art véritable
qui ne soit pas un art classique. » (Cardarelli, Viaggi
nel Tempo, pp. 117-119). En d'autres termes, il existe depuis Dante
une langue littéraire distincte du langage parlé.
C'est à elle qu'il faut s'en tenir, car elle seule
permet d'atteindre à la forme classique, dont la littérature
italienne ne doit point s'écarter et dont elle a eu le tort de
s'écarter depuis Manzoni.
Dans une première période, la Ronda fut
surtout un effort vers une expression classique de style et de langue,
capable de donner une forme définitive à l'expérience
romantique. Les Prologhi et les Viaggi nel Tempo de Cardarelli,
le mieux doué et le chef de tout ce groupe, ne visent qu'à
cela, et si on les traduit, il ne reste le plus souvent qu'un résidu
de romantisme postnietzschéen : « Si tu savais
quel est l'amour qui me tord la nuit dans ma chambre, comme un arbre qui
cherche l'air !... O démon noir !... Vierge injuste et damnée
! » Ou encore : « Je dévore les faits.
Mon lyrisme (attention aux pauses et aux distances) ne suppose que synthèse.
Lumière sans couleur, existences sans attributs, hymnes sans interjections,
impassibilité et éloignement, ordres et non figures, voilà
ce que je puis vous donner. »
Mais très vite la théorie formelle a contaminé
la matière même. Aujourd'hui le groupe de la Ronda
affiche son mépris non seulement pour les effusions personnelles
ou les représentations de la vie contemporaine ou locale, mais
encore pour la recherche de sujets nouveaux. C'est une tendance comparable
à celle qui fit traiter, au dernier salon des Indépendants,
le vieux thème de l'Enlèvement d'Europe par André
Lhote et par Favory. Bacchelli a donné à la Ronda
un Hamlet, un Spartacus, un Abandon d'Ariane. Cardarelli
annonce les Fables de la Genèse, qui ont pour sujets des
épisodes de l'Ancien Testament.
« Les grands poètes, écrit
Cardarelli, ont pu se répéter et s'imiter, par une habitude
qui est devenue traditionnelle, parce qu'ils savaient que les sujets poétiques
les plus profonds, ceux dont on ne peut se passer, se trouvent déjà
inscrits dans la nature, et n'appartiennent en définitive à
personne. Et ils ne craignaient point de ne pas paraître originaux.
Ils étaient heureux au contraire que les motifs chers à
leur inspiration fussent consacrés par quelque précédent
insigne. Ils en tiraient, quant à eux, encouragement à SENTIR. »
Et ailleurs : « Quand la passion d'un
poète commence à avoir à sa disposition des moyens
d'expression trop savourés et trop parfaits, qui souvent coïncident
avec une abondance paralysante, lorsque, pour signifier ses idées
et discourir de ses douleurs, il commence à prendre des allures
subtilement blasées et badines, l'heure est proche pour l'artiste
qui ne se satisfait pas des purs sortilèges du style,
si chers du reste aux grands écrivains romantiques, de Gthe
à Nietzsche, l'heure est proche de s'établir
dans un genre d'art qui permette à l'inspiration de l'écrivain
une liberté de modulations et d'attitudes plus compréhensive
sur un fond, en même temps, plus purement illusoire. Incipit
comdia, dirait-on en paraphrasant un mot de Nietzsche lui-même.
La comédie de l'art objectif. En vérité, continuer
à feindre à la première personne finirait par devenir
à la longue un jeu trop pauvre en surprises. »
On voit les conséquences heureuses qui pourraient découler
pour la littérature italienne de ces théories, si elles
étaient illustrées par des uvres. Que Cardarelli ou
un de ses compagnons réussissent, et ils auront remis au jour une
des grandes traditions littéraires de l'Italie, celle d'un Arioste
qui, reprenant après Pulci et Boiardo la matière du cycle
carolingien et du cycle breton, les amalgame et en tire un univers nouveau,
celle aussi d'un Pétrarque, d'un Boccace, d'un Politien, de tous
les grands écrivains italiens qui ne furent pas des écrivains
patriotiques, mais se voulurent amuseurs, dans la plus noble acception,
et considérèrent l'art comme un simple jeu, mais comme un
jeu divin.
Mais on voit également les dangers redoutables qui
menaceraient les lettres italiennes : insincérité,
académisme, pesanteur, ennui, vains exercices d'école, uvres
de cénacles.
Aussi peut-on constater déjà un vif mouvement
de réaction contre la Ronda, et souvent chez ceux-là
même qui lui avaient témoigné au début le plus
de sympathie. Il est encore impossible de dire si ce mouvement ennemi
de l'impressionnisme facile et partisan d'un retour à un style
sévère et mesuré, patiemment élaboré
et orné, a déjà donné tous ses fruits ou s'il
peut espérer de nouvelles floraisons.
De jeunes revues, le Convegno, par exemple,
fondé en février 1920, semblent avoir adopté
ce qu'il y avait de juste et de fécond dans la Ronda, mais
sans verser dans les mêmes excès de dogmatisme et avec une
moindre tendance qu'elle aux exclusives et aux excommunications. En somme,
ce qui est à la mode aujourd'hui, c'est l'humanisme, un peu dilettante,
mais plein de goût, dont Renato Serra avait donné le modèle
savoureux dans son petit livre le Lettere, paru en 1913, qui n'a
encore rien perdu de sa valeur, bien peu de son actualité.
Papini et Soffici, naguère de toutes les manifestations
d'avant-garde, se sont isolés. Le premier, converti au catholicisme
militant, a terminé une Vie de Jésus qui ne va plus
tarder à paraître. Soffici annonce le second volume de Lemmonio
Boreo, sorte de roman picaresque contemporain, dont le premier tome
date de 1912 ; il publie régulièrement une revue qu'il rédige
seul : Rete Mediterranea. Ils restent l'un et l'autre les
deux piliers littéraires de leur génération.
Le roman n'a rien donné depuis longtemps, à
part les uvres à succès de Guido da Verona, qui ait
forcé l'attention du public cultivé. Tout ce qui est art
littéraire (ou presque) est poème en prose. Poeti d'Oggi,
l'anthologie publiée par Papini et Pancrazi chez l'éditeur
Vallecchi, en 1920, contient plus de pages de prose que de vers, en vertu
de ce principe que les anciennes formes de versification sont périmées,
que poésie ne se confond plus avec poème et qu'il y en a
autant « dans les Histoires de Machiavel que dans l'Arioste. »
Au théâtre, un essai a été tenté
sous le nom de grottesco, mais il semble sombrer dans le vaudeville.
La Maschera e il Volto (Le Masque et le Visage) de Luigi Chiarelli,
dont le succès fut retentissant, est le modèle de ce genre
hybride qui traite le drame en farce et, selon le mot de Luigi Pirandello,
auteur de grotteschi applaudis, projette l'ombre des personnages
en même temps que leur figure.
Telle est en gros la condition présente des lettres
italiennes. On voit qu'elles traversent une période de fermentation
un peu trouble et d'incubation fiévreuse. Le problème essentiel
et peut-être inutile qui se pose en Italie, c'est de couler l'apport
de toute la sensibilité moderne internationale dans le moule d'un
humanisme néo-latin. Lorsque ma dernière note constatait
l'absence de réalisations dont nous pussions tirer profit, elle
ne prétendait en aucune façon accuser l'Italie de stagnation
intellectuelle. Il n'est sans doute pas un pays en Europe où la
littérature soit présentement cultivée avec une passion
et un enthousiasme aussi désintéressés et aussi fougueux
qu'en Italie. Mais, si intéressants et. intelligents que puissent
être les débats critiques qui passionnent nos voisins, ils
ne sauraient remplacer les uvres, romantiques ou classiques, peu
importe, que nous attendons et souhaitons.
Benjamin
Crémieux
« Sur
la condition présente des lettres italiennes (Suite) »,
dans La Nouvelle Revue Française, mai 1921, XCII, pp. 632-637
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