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Fabio
Gambaro
La littérature italienne d'aujourd'hui
Extrait de La
Nouvelle Revue Française, janvier 2002, n° 560,
pp. 115-119
Pendant les quinze dernières années, le paysage
littéraire italien s'est profondément transformé,
en perdant quelques-uns de ses écrivains les plus représentatifs :
des romanciers comme Alberto Moravia, Vasco Pratolini, Giorgio Manganelli,
Giovanni Testori, Paolo Volponi, Domenico Rea, Mario Soldati, Giorgio
Bassani, Gesualdo Bufalino ou Francesco Biamonti, mais aussi des poètes
comme Giorgio Caproni, Franco Fortini, Attilio Bertolucci et Dario Bellezza,
sans oublier Natalia Ginzburg, Anna Maria Ortese et Lalla Romano. Ces
auteurs ont laissé derrière eux un univers littéraire
morcelé en pleine évolution, dans lequel le roman occupe
désormais une place dominante. Le renouveau des formes et des langages
s'accompagnant souvent d'un retour à des modalités de narration
plus traditionnelles, considérées comme les plus aptes à
faciliter la communication avec le public, les librairies de la péninsule
sont aujourd'hui envahies par les romans historiques et les romans de
formation, ou encore les romans policiers et les romans comiques. L'heure
n'est donc plus à la recherche avant-gardiste, et les écrivains
qui obtiennent le plus de consensus ne sont pas les héritiers de
la littérature expérimentale des années soixante
et soixante-dix.
Certes, des piliers du Groupe 63 comme Edoardo Sanguineti,
Nanni Balestrini ou Alberto Arbasino sont encore très actifs dans
l'« agitation » littéraire ce dernier,
par exemple, après un amer constat sur l'état de la péninsule
dans Paesaggi italiani con Zombi (1998), vient de publier un livre
de poèmes décapants, Rap ! (2001) mais les
écrivains préférés des Italiens adoptent des
formes généralement plus conventionnelles. À commencer
par les plus connus, Umberto Eco et Antonio Tabucchi, deux romanciers
dont les livres dominent toujours les classements des ventes. L'auteur
de Il nome della rosa (1980, Le Nom de la rose) a récemment
publié Baudolino (2000), roman historique qui renoue avec
le moyen âge de ses débuts littéraires, tandis que
l'auteur de Sostiene Pereira (1994, Pereira prétend)
vient de proposer un roman épistolaire qui aborde le thème
des passions humaines, Si sta facendo sempre più tardi (2001,
Il se fait tard, de plus en plus tard). À leur côté,
Vincenzo Consolo, Luigi Malerba, Giuseppe Pontiggia ou Emilio Tadini,
écrivains ayant tous autour de soixante-dix ans, sont aujourd'hui
parmi les meilleurs romanciers du pays. Leurs romans comme
par exemple, La tempesta (1993) de Tadini, Itaca per sempre
(1997) de Malerba, Lo spasimo di Palermo (1998, Le Palmier de
Palerme) de Consolo, ou Nati due volte (2000) de Pontiggia
sont toujours d'une grande qualité littéraire, résultat
de projets très ambitieux adoptant des techniques élaborées
parfaitement maîtrisées. Mario Rigoni Stern et Luigi Meneghello
sont également très appréciés, tout comme
Claudio Magris dont le travail à cheval entre essai et fiction
a donné naissance à Microcosmi (1996, Microcosmes).
Dacia Maraini et Rosetta Loy, dont les uvres les plus
récentes sont respectivement Buio (1999) et La porta
dell'acqua (2000, La Porte de l'eau), sont probablement les
deux femmes écrivains les plus respectées du pays. Avec
d'autres romancières, elles occupent désormais une place
de choix dans un paysage littéraire où, pendant la dernière
décennie, les femmes se sont vite imposées, à commencer
par Anna Maria Ortese, qui avec Il cardillo addolorato (1993, La
Douleur du chardonneret) a connu un vif succès à la
fin de sa vie. Clara Sereni, Fabrizia Ramondino, Ginevra Bompiani, Elisabetta
Rasy, Laura Pariani, Sandra Petrignani, Paola Capriolo, Margaret Mazzantini
et Elena Ferrante représentent parfaitement cette percée
des femmes écrivains. Il faut également rappeler le cas
de Maria Teresa Di Lascia, disparue avant la publication de son très
beau et unique roman Passaggio in ombra (1995, Passage dans
l'ombre) et celui de Susanna Tamaro, qui avec Va dove ti porta
il cuore (1994, Va où ton cur te porte) , roman
dominé par un fort sentimentalisme pathétique, a connu un
énorme succès auprès des lecteurs.
Ce renouvellement de la littérature italienne avait
déjà commencé dans les années quatre-vingt,
à l'époque des premiers succès de Gianni Celati et
Sebastiano Vassalli, deux écrivains aujourd'hui proches de la soixantaine,
qui, après avoir connu une saison expérimentale, ont évolué
le premier vers un certain minimalisme, le deuxième vers la réélaboration
romanesque de sujets historiques. À cette même période
on a également commencé à parler des giovani narratori,
étiquette assez vague sous laquelle ont été rangés
des romanciers d'âges et de styles différents, mais qui exprimait
bien leur potentiel de nouveauté. Certains d'entre eux, comme Daniele
del Giudice, Andrea De Carlo, Claudio Piersanti, Enrico Palandri, Aldo
Busi, Sandro Veronesi, Marco Lodoli ou Luca Doninelli sont désormais
des écrivains confirmés qui dans leurs ouvrages savent raconter
avec doigté la réalité matérielle et existentielle
qui les entoure. À la génération des 40-50 ans appartiennent
également Erri De Luca, dont Tre cavalli (1999, Trois
chevaux) et Montedidio (2001) ont fait découvrir sa
veine originale au grand public, ou Alessandro Baricco, qui, après
le grand succès international de Seta (1996, Soie),
a voulu, avec son dernier roman, City (1999), renouer avec le modèle
plus élaboré de ses premiers ouvrages. Si l'écrivain
de Turin préfère construire des décors presque fantastiques,
d'autres auteurs de la même génération privilégient
une relation plus étroite avec l'histoire et ses conflits, comme
par exemple Gianni Riotta, Maurizio Maggiani ou encore Bruno Arpaia.
Comme ce
dernier, de nombreux romanciers sont originaires du sud du pays, en particulier
de la Campanie et de la Sicile, deux régions où l'on assiste
depuis quelques années à un véritable printemps littéraire.
Une anthologie, Disertori (2000), a particulièrement valorisé
l'originalité de cette « nouvelle frontière littéraire »,
en réunissant une dizaine d'auteurs, parmi lesquels Antonio Franchini,
Maurizio Braucci, Diego De Silva, Francesco Piccolo ou Giosuè Calaciura.
Toutes leurs uvres ont été particulièrement
remarquées, ainsi que le roman de Giuseppe Montesano, Nel corpo
di Napoli (1999) ou celui de Domenico Starnone, Via Gemito
(2000), qui a remporté le dernier Prix Strega. En 1996, une autre
anthologie, Gioventù cannibale, avait déjà
lancé un groupe de très jeunes écrivains, qui, avec
leur univers dégradé et leur langage violent capable de
recycler toutes les cultures juvéniles, ont bousculé les
traditions littéraires et déclenché d'innombrables
polémiques. Aujourd'hui le mouvement des « cannibales »
n'existe plus, mais certains d'entre eux ont su se faire une place dans
le paysage littéraire : en premier lieu Niccolò Ammaniti,
qui, avec son dernier roman Io non ho paura (2001, Je n'ai pas
peur), a conquis autant les critiques que les lecteurs. Tiziano Scarpa,
Giuseppe Culicchia, Silvia Ballestra, Aldo Nove, Enrico Brizzi, Giuseppe
Caliceti, Andrea Carraro, Rossana Campo, Simona Vinci ou Isabella Santacroce
appartiennent également à cette mouvance. Ces auteurs, mais
aussi Giulio Mozzi, Ugo Cornia, Rosa Matteucci ou Marco Drago, sont en
mesure d'assurer la relève dans le domaine du roman.
Pendant la dernière décennie, deux genres littéraires
considérés depuis longtemps comme « mineurs »
ont connu un succès grandissant : le comique et le roman noir.
C'est ainsi que les lecteurs ont plébiscité les uvres
de Stefano Benni, auteur qui depuis une vingtaine d'années mélange
satire sociopolitique et fable fantastique, comme en témoigne son
dernier roman, Spiriti (2000). Dans le domaine du roman policier,
l'engouement du public pour les uvres d'Andrea Camilleri a donné
lieu au plus important phénomène éditorial de la
décennie. Grâce à un mélange savoureux d'italien
et de sicilien, les enquêtes de son célèbre commissaire
Montalbano de La forma dell'acqua (1994, La Forme
de l'eau) à L'odore della notte (2001) ont
connu un énorme succès, tout comme ses romans historiques,
dont le dernier est Il re di Girgenti (2001). Derrière Camilleri,
toute une génération de jeunes écrivains participent
à la fortune du roman noir, en l'imposant comme un genre incontournable.
Carlo Lucarelli, l'auteur d'Almost blue (1997), est le plus connu,
mais il faut également rappeler Pino Cacucci, Marcello Fois, Andrea
Pinketts, Giuseppe Ferrandino et Massimo Carlotto.
Si le roman
noir se porte très bien, la poésie en revanche semble être
de plus en plus marginalisée dans le système éditorial
transalpin et peine à trouver un public en dehors des cercles restreints
des initiés. Certes, pendant les années quatre-vingt-dix,
quelques louables initiatives éditoriales avaient essayé
d'élargir le nombre de lecteurs de livres de poésie, mais
depuis le souffle est retombé. Ainsi les poètes italiens
sont souvent peu lus, bien que des auteurs comme Mario Luzi, Andrea Zanzotto,
Edoardo Sanguineti, Giovanni Giudici ou Giovanni Raboni aient une renommée
internationale. Derrière eux, Cesare Viviani, Valentino Zeichen,
Milo De Angelis, Roberto Mussapi, Maurizio Cucchi, Gianni d'Elia ou encore
Valerio Magrelli ont confirmé à plusieurs reprises leur
talent. Alda Merini, Maria Luisa Spaziani, Patrizia Cavalli, Vivian Lamarque
et Patrizia Valduga assurent la contribution féminine dans ce domaine,
tandis que Tommaso Ottonieri, Lello Voce et Gabriele Frasca garantissent
une continuité dans le domaine de l'expérimentation poétique.
On ne peut conclure ce rapide et nécessairement
incomplet inventaire de la littérature italienne contemporaine
sans citer Dario Fo, couronné en 1997 par le prix Nobel de littérature,
peut-être moins pour la valeur littéraire de ses pièces
très politisées que pour ses extraordinaires qualités
d'homme de théâtre. En tout cas, au-delà des différentes
appréciations de ce choix, le sixième Nobel attribué
à un auteur italien a récompensé, outre le talent
indiscutable de Dario Fo, toute une tradition théâtrale présente
dans la culture italienne depuis la commedia dell'arte.
Fabio
Gambaro
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