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Raymond Queneau
Les jours
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Raymond
Queneau. Neuf instantanés,
classés par ordre de prise de vue.
Photo © et coll. Succession R. Queneau
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Autoportrait
fictif : l'arrivée à Paris
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Lorsque Vincent Tuquedenne débarqua
du train du Havre, il était timide, individualiste-anarchiste
et athée. Il ne portait pas de lunettes bien qu'il fût
myope, et laissait croître sa chevelure afin de témoigner
de ses opinions. Tout cela lui était venu en lisant des livres,
beaucoup de livres, énormément de livres.
Supportant mal au bout de son bras le poids d'une valise
trop lourde pour ses muscles inexercés, il marcha d'un pas
hésitant vers le petit hôtel de la rue de Caboul, près
de la gare Saint-Lazare [...].
Il ne séjourna pas longtemps en sa mansardeuse
chambrette et se lança dans le Nord-Sud pour se rendre au quartier
Latin. Il commit une erreur en descendant à Rennes,
croyant qu'il pouvait changer pour Saint-Michel, mais fut cependant
stupéfait de se débrouiller si bien. Il prit sa première
inscription de licence ès lettres, nouveau régime. Il
y passa sa journée, considérant avec mépris la
folle jeunesse qui l'entourait, avide de diplômes et stupidement
chahuteuse. Ce n'était pas très différent de
la rentrée des classes au lycée du Havre.
Vers les quatre heures, il se trouva en possession d'un
livret universitaire et d'une carte d'étudiant ornée
de sa photographie. (Il ne se trouvait pas mal sur cette photo ;
il y avait bien l'air d'un lecteur de Stirner et de Bergson.) L'horloge
de la Sorbonne lui apprit qu'il était quatre heures cinq ;
il ne sut que faire jusqu'au dîner. Il monta le boulevard Saint-Michel
jusqu'à la rue Gay-Lussac, puis le redescendit jusqu'à
la Seine. Ensuite il le remonta jusqu'à la rue Gay-Lussac,
puis le redescendit jusqu'à la Seine. Il essaya le trottoir
de gauche après avoir arpenté le droit. La nuit se coucha
sur la ville. Vincent Tuquedenne continuait à tuer le temps
à coups de talon, à piétiner ces minutes désastreusement
vides qu'il ne savait même pas remplir avec des cafés-crème.
À sept heures tapant, il pénétra dans le Chartier
de la rue Racine, à lui conseillé par son père,
et y absorba, assis à une table au premier étage à
gauche en montant, un filet de hareng à l'huile, une andouillette
aux pommes, un mendiant et un quart de vin rouge. Puis il alla prendre
l'AI place Saint-Michel et rentra sans difficulté à
l'Hôtel du Tambour, comme se nommait cette cassine.
Lorsqu'il eut derrière lui refermé la porte
de sa chambre il constata qu'il n'y avait là que lui-même.
Il essaya de détruire sa solitude en rangeant ses objets de
toilette, ses vêtements, ses livres. Il tenta de s'exalter en
pensant qu'il logeait rue de Caboul et que cette ville est la capitale
de l'Afghanistan, mais sans y réussir. Il entendait tout le
temps fonctionner la chasse d'eau. Il installa une petite table sous
la lampe, prit un cahier tout neuf et s'assit devant la page blanche
qu'il égratigna de son écriture. Vincent Tuquedenne
savait que ce jour était un grand jour et qu'il inaugurait
une nouvelle période de sa vie. Il lui fallait donc un cahier
neuf pour son journal. |
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| Raymond Queneau. Les Derniers
jours, collection blanche, 1936 |
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Raymond Queneau vu par Michel
Leiris (1962)
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Un autre trait qui me frappe chez
lui, c'est son horreur de l'exotisme. Vous savez, bien sûr,
qu'il n'aime guère les voyages, et cela peut surprendre puisqu'on
lui connaît une curiosité inlassable à l'égard
de toutes choses. Sans doute regarde-t-il l'exotisme cette
mythification de ce qui est étranger comme une
mystification pure et simple. Je me rappelle que nous étions
allés en vacances ensemble à Ibiza, dans les Baléares,
juste à la veille de la guerre d'Espagne. Ni Queneau ni sa
femme ne connaissaient l'Espagne, alors que j'en étais un admirateur
fervent. À Barcelone, je les ai emmenés un peu partout.
Nous avons vu des églises, des musées, des cabarets,
des marchés. Nous avons assisté à une course
de taureaux, l'une des plus médiocres que j'aie jamais vues.
Tout se passa un peu comme dans les histoires de tables tournantes,
où pour que rien n'arrive il suffit de la présence d'un
incrédule. J'ai senti assez vite que Raymond n'était
pas à mon diapason, qu'il se fermait de plus en plus. Je pense
qu'il était positivement géné par mon obstination
dans l'enthousiasme. Franchement déçu, il refusait,
quant à lui, de se laisser leurrer par le clinquant du pittoresque.
Je crois qu'il est encore exactement le même à ce point
de vue. Quand il voyage, c'est moins pour découvrir du nouveau
que pour retrouver, ailleurs, son folklore familier, ce folklore
tout personnel que l'usage mi-sérieux mi-ironique d'une ou
de plusieurs rhétoriques lui permet de transformer, magistralement,
en une poésie au plus haut point singulière et efficace. |
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| Michel Leiris, dans Jacques Bens.
Queneau, « La Bibliothèque Idéale »,
1962. |
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Indications biograhiques
« Ma mère était
mercière et mon père mercier. »
Telle est l'introduction à sa biographie qu'avait livrée
un jour Raymond Queneau. Il est né au Havre en 1903, où
il commence ses études. Puis il entre en faculté de lettres
à Paris où il suit le cours d'Alexandre Kojève sur
Hegel, et obtient sa licence de philosophie. De 1925 à 1927, pendant
son service militaire, il s'initie à ce qu'il appellera la langue
verte des « crocheteurs du Port-au-Foin ». Il collabore
à La révolution surréaliste mais, dès
1929, et pour des raisons personnelles, il rompt avec le mouvement d'André
Breton. Après un voyage en Grèce, en 1932, lors duquel Raymond
Queneau est frappé par l'hiatus entre la langue parlée et
la langue « littéraire » qui reste fidèle
au grec ancien, il publie son premier roman, un roman-poème, Le
Chiendent, dans lequel on trouve cette phrase qui apparaît comme
une critique interne de l'ouvrage : « Sa complexité
apparente cachait une simplicité profonde. » C'est à
l'occasion de la parution du Chiendent qu'est créé
le prix des Deux-Magots, dont Queneau est le premier lauréat. Suivent
trois romans autobiographiques : Les Derniers jours (1936) ;
Odile (1937) ; Les Enfants du limon (1938), dans lequel
est intégrée une enquête sur les « fous
littéraires ».
Après avoir été employé de banque
et vendeur, il entre aux Éditions Gallimard comme lecteur d'anglais
en 1938 et se consacre à l'écriture. Il fonde avec Henry
Miller la revue Volontés, et publie Un Rude hiver
en 1939.
Il connaît son premier succès littéraire
avec Pierrot mon ami, en 1942. Après Loin de Rueil
(1945), Saint Glinglin (1948), l'extravagant Dimanche de la
vie (1952), c'est, bien sûr, et avant la publication des Fleurs
bleues (1965), par Zazie dans le métro (1959), surtout,
que son uvre romanesque s'est fait connaître. Il appartenait
au Collège de Pataphysique depuis 1950, il présidait aux
travaux de l'Oulipo (OUvroir de LIttérature POtentielle) qu'il
avait créé avec François Le Lionnais, il était
membre de l'Académie Goncourt depuis 1951 et, depuis 1954, assurait
la direction de la publication des encyclopédies de la Pléiade.
Parallèlement à toutes ces activités
dont le moins que l'on puisse dire est qu'elles requièrent
des compétences sinon contradictoires au moins diverses ,
Raymond Queneau écrit son uvre romanesque d'abord, son uvre
poétique, depuis Chêne et chien, la même année
que Odile, jusqu'aux Sonnets de 1960, ensuite tout un éventail
de figures, de jeux stylistiques, rhétoriques ou typographiques,
tels les célèbres Exercices de style (1947)
quatre-vingt-dix-neuf variations stylistiques sur la même insignifiante
anecdote , tels encore Les Temps mêlés de 1943
qui reprennent trois récits sous trois genres littéraires
différents (poésie, prose et théâtre) ou les
Cent mille milliards de poèmes de 1961. À part, enfin,
si tant est que chaque ouvrage de Raymond Queneau ne soit pas « à
part », irréductible à un genre, à une
esthétique, à part, donc, sont la Petite cosmogonie portative
(1950), en raison de son inspiration scientifique, ou les études
critiques réunies dans Bâtons, chiffres et lettres
(1965), ou les récits pseudonymes et leur obscénité
rassemblés sous le titre Les uvres complètes
de Sally Mara, datant de 1962 et composés d'un roman (On
est toujours trop bon avec les femmes), d'un Journal intime
et d'une sorte de recueil d'aphorismes (Sally plus intime).
Où classer, maintenant, les chansons ? les traductions
ou textes pour le cinéma ? tous ces écrits dits « mineurs »
réunis, après sa mort survenue en 1976, dans Contes et
propos (1981) ?
Tout, il aura joué de tout, et osons le dire,
avec quel sérieux ! , il aura joué de toutes
les formes du simple aphorisme au roman, en passant par l'ode ou
la ballade, le proverbe ou le texte critique , et de tous les styles,
depuis les formules les plus sobrement littéraires jusqu'à
l'écriture phonétique, en passant, là encore, par
des monologues en argot, des contrepèteries ou les dialogues comme
« pris sur le vif » qu'échangent les personnages
de son univers romanesque : bistrotiers, boutiquiers, petits marlous
et cartomanciennes, hurluberlus et autres Pierrots lunaires.
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