Marcel Duhamel, fondateur de la collection / Photo  A. Bonin, Gallimard
La Mome vert-de-gris, de  P. Cheyney / Gallimard, 1945
Peter Cheyney / Photo D.R.
Cet homme est dangereux, de  P. Cheyney / Gallimard, 1945
L'œuvre au noir

Collection presque anecdotique à la Libération, la « Série Noire » est vite devenue LA référence d'une certaine manière de voir le monde à travers le polar. Du roman policier américain, puis français, à une littérature noire aujourd'hui sans frontières, rapide évocation d'une longue saga depuis longtemps entrée dans la légende...

 La môme noire et blanche
 Coups de poings américains
 French connection
 Planète noire

La môme noire et blanche
  Paris, été 1944. Les alliés viennent de débarquer en Normandie et la capitale est sur les nerfs lorsque Marcel Duhamel, traducteur de Steinbeck ou d'Hemingway (entre autres) et agent pour Gallimard, sort de chez l'auteur dramatique Marcel Achard avec trois bouquins que ce dernier vient de lui confier : This man is dangerous et Poison Ivy de Peter Cheyney, et No orchids for miss Blandish d'un certain James Hadley Chase. Alors que l'histoire avec un grand H est en train de basculer, un piéton anonyme, dans une ville au bord de l'insurrection, tient sous le bras les trois premiers romans d'une longue saga qui va profondément et durablement marquer la littérature. Les plus belles aventures tiennent souvent à de dérisoires concours de circonstances... Un an plus tard, en septembre 1945, le public français découvre une nouvelle collection à travers ses deux premiers titres, La Môme vert-de-gris (titre français de Poison Ivy) et Cet homme est dangereux, les deux polars de Cheyney : la « Série Noire » est née et personne ne se doute que cinquante-six ans plus tard, plus de 2600 romans (dont plusieurs quintaux de chef-d'œuvres !) hanteront les nuits blanches de centaines de milliers de lecteurs. Les débuts sont difficiles et tiennent plus du bricolage que d'autre chose. Reposant sur la seule personne de Marcel Duhamel (alors occupé par mille autres activités), la « Série Noire » s'offre un long tour de chauffe et ne publie que six titres en trois ans, malgré des chiffres de vente plus qu'honorables et un enthousiasme sans cesse croissant. La France de l'après-guerre se passionne pour ces romans américains d'un genre nouveau, bruts de décoffrage, et pour les films noirs qu'ils inspirent désormais, du côté d'Hollywood. Il est grand temps de passer à la vitesse supérieure. En 1948, sous l'impulsion de Claude Gallimard, Marcel Duhamel se retrouve enfin à la tête d'une vraie collection livres cartonnés jaune et noir, recouverts de la mythique jaquette noire et blanche, tirages renforcés (20 puis 30000 exemplaires), cadence infernale (deux romans par mois, autant dire beaucoup pour l'époque) et surtout traduction d'auteurs de tout premier plan (à commencer par l'immense Chandler)… La « Série Noire » devient une formidable machine a distribuer des pains et à broyer du noir. Les choses sérieuses commencent.

L'équipe de la "Série Noire" / Photo D.R.

         
     
Adieu ma jolie, de R. Chandler / Gallimard, 1948
La Moisson rouge, de D. Hammett / Gallimard, 1950
Chester Himes en 1970 / Photo J. Sassier, Gallimard
La Reine des pommes, de C. Himes /  Gallimard, 1958
Couleur de mort, de T. Wells / Gallimard, 1967
Coups de poings américains
  Dès 1945, Raymond Queneau est l'un des premiers à souligner toute l'originalité de cette nouvelle littérature américaine (bien que les deux auteurs auxquels il fasse allusion, Cheyney et Chase, soient anglais et écrivent « à la manière de... ») largement inspirée de Dashiell Hammett et publiée par la « Série Noire » : « L'attention de l'auteur et du lecteur n'est plus portée sur l'intrigue, mais sur les personnages qui dessinent cette énigme [...]. La brutalité et l'érotisme ont remplacé les savantes déductions. Le détective ne ramasse plus de cendres de cigarette, mais écrase le nez des témoins a coups de talon. Les bandits sont parfaitement immondes, sadiques et lâches, et toutes les femmes ont des jambes splendides ; elles sont perfides et traîtresses et non moins cruelles que les messieurs. » Exit les enquêtes alambiquées basées sur une subtile déduction, le tout emballé dans un langage de bon ton. Le nouveau roman policier popularisé par la « Série Noire » parle la langue de la rue et des truands, et dessine les contours d'un univers où action rime avec gnon, pognon, politiciens marron ou... Bourbon glaçons.
  À Tombeau ouvert (Fast One, édité en 1949), du californien Paul Cain, violente peinture au couteau de l'univers des politiciens gangsters de la Côte Ouest durant les années trente, représente à lui seul le modèle du genre de romans « hard-boiled » que Marcel Duhamel compte désormais développer dans sa collection. D'autant que, de l'autre côté de l'Atlantique, sous l'influence des « géants » de cette époque (Raymond Chandler, Horace McCoy, Don Tracy, William Riley Burnett ou Dashiell Hammett), toute une nouvelle génération de jeunes auteurs trempe déjà sa plume dans la poudre et le mercurochrome... Très vite, certains d'entre eux transcenderont le genre strict du polar pour esquisser les contours d'une écriture originale dont l'influence sur toute la littérature de la seconde partie du siècle (et jusqu'à aujourd'hui) sera considérable.
  Dès le début des années cinquante, Marcel Duhamel se retrouve à la tête d'une véritable équipe qui doit écluser prés d'une centaine de manuscrits tous les mois pour trier le grain (de purs chef-d'œuvres) de l'ivraie (une production américaine de « pulps » aussi gigantesque que médiocre). Dans les années qui suivent, un public français de plus en plus nombreux découvre de nouveaux noms, et non des moindres : Jim Thompson, Kenneth Millar, le taciturne David Goodis, le prolixe Carter Brown ou, quelque temps plus tard, le délirant Donald Westlake, prennent petit à petit la place des premiers classiques. Les initiés commencent à suivre les aventures des flics 87e District d'Isola (une ville qui ressemble comme deux gouttes de béton à New York), à travers la grande saga d'Ed McBain. Mais c'est est un ex-taulard Black americain exilé à Paris qui, en 1958, crée la surprise et bouleverse une fois de plus toutes les règles du polar à la Chester Himes, avec La Reine des pommes donne à la « Série Noire » de nouvelles lettres de noblesse et prouve une fois de plus que la différence entre le genre policier et la littérature tout court n'est parfois pas plus épaisse que le papier d'une cigarette américaine au filtre maculé de rouge à lèvres (dans une courte note enflammée, Jean Giono n'hésitera d'ailleurs pas à comparer le créateur de Ed Cercueil et Fossoyeur à Steinbeck, Dos Passos et Hemingway !). La « Série Noire » est devenue une véritable institution.
         
     
Touchez pas au Grisbi ! , d'A. Simonin / Gallimard, 1953
Quatrième de couverture de Touchez pas au Grisbi ! , d'A. Simonin / Gallimard, 1953
Nada, de J.-P. Manchette / Gallimard, 1972
Robert Soulat / Photo Gallimard
Meurtres pour mémoire, de D. Daeninckx / Gallimard, 1983
Total khéops, de J.-C. Izzo / Gallimard, 1995
 
French connection
  Si la « Série Noire » devient vite la référence du nouveau roman noir américain et publie dès ses débuts les meilleurs représentants du genre, les auteurs français ne sont pas en reste de cette véritable révolution littéraire. Dès 1948, sous le pseudo très anglo-saxon de Terry Stewart, Serge Arcouët s'impose comme le premier « local de l'étape ». Il sera rejoint et rattrapé quelques années plus tard par Albert Simonin, dont le Touchez pas au grisbi !, préfacé par Pierre Mac Orlan, s'affiche rapidement comme une des meilleures ventes de la collection. Avec ce premier roman exceptionnel, écrit en argot (et d'ailleurs suivi d'un précieux glossaire qui deviendra en 1968 Le Petit Simonin illustré par l'exemple), cet ex-chauffeur de « rongeur » (de taxi, quoi !) devenu du jour au lendemain auteur de best-sellers ouvre une brèche dans laquelle Jean Amila, Ange Bastiani, Auguste Le Breton, Antoine-Louis Dominique (et sa fameuse saga du Gorille) ou Pierre Lesou (Le Doulos) vont vite s'engouffrer pour former la première d'une longue série de vagues d'écrivains français. Désormais, parallèlement à une production américaine en perpétuel renouveau, une école typiquement hexagonale, qui n'aura rien à envier à ses homologues yankees (loin de là), va nerveusement refléter, à travers une œuvre romanesque d'une rare richesse, les tendances et les convulsions de la société française. Elle explosera au lendemain de mai 68, grâce à Jean-Patrick Manchette (Laissez bronzer les cadavres !, Nada, etc.), pour rapidement envahir le catalogue d'une « Série Noire » une fois de plus au cœur de la création littéraire. À la disparition de Marcel Duhamel, en 1977, son successeur Robert Soulat, parallèlement à de nouvelles grandes signatures venues d'outre-Atlantique (à commencer par Jerome Charyn, dont le premier volume de la trilogie d'lsaac Sidel, Marilyn la dingue, sort cette année-là), accentue encore ce recentrage sur des écrivains « terroir » aux allures de jeunes gens en colère. Une nouvelle génération nettement plus rock'n'roll, élevée au biberon « Série Noire » depuis son plus jeune âge, se sert d'un polar complètement transfiguré pour appuyer là où ça fait mal, dans une grande tradition hard-boiled revue pour l'occasion Sex Pistols ou Little Bob Story. Tito Topin (Graffiti Rock), Didier Daeninckx (Meurtres pour mémoire) ou Jean-Bernard Pouy (Nous avons brûlé une sainte) durcissent un peu plus le ton d'une « Série Noire » qui se veut plus que jamais une collection d'instantanés sur une époque et une société (« les polars/polaroïds », selon la formule de Pouy). La célèbre collection de Gallimard entre dans un nouvel âge d'or. Et — signe des temps — si le numéro 1000 de la collection célébrait un auteur américain vedette (Jim Thompson), le deux millième volume salue un des meilleurs représentants de cette « new wave » française, Thierry Jonquet.
         
     
Flamini l'invisible, de C. Brown / Gallimard, 1972
Le Condor, de S. Holmas / Gallimard, 1997
La Face cachée de la lune, de G. Vainer et L. Slovine / Gallimard, 1995

Planète noire
  Si depuis déjà belle lurette, grâce à la « Série Noire », le polar n'est plus synonyme de littérature de série B, l'arrivée à partir du début des années quatre-vingts d'écrivains américains comme Tony Hillerman (Le Peuple de l'ombre), puis, une décennie après, de Harry Crews (La Foire aux serpents), Nick Tosches (La Religion des ratés) et surtout James Crumley (La Danse de l'ours) lui donne une fois de plus un fabuleux coup de fouet. Malgré le poids des ans, la « Série Noire » reste plus que jamais une formidable vitrine pour les grands romanciers venus de Georgie ou du Montana. Pourtant les choses changent. À l'aube des années quatre-vingt-dix, Patrick Raynal succède à Robert Soulat et prend le guidon de la grosse cylindrée « Série Noire ». Pour la première fois, un auteur de romans noirs est à la tête de cette prestigieuse « maison ». Partage entre une volonté de solidement enraciner la collection dans son glorieux passé (le grand souffle romanesque américain, emballé dans un noir et blanc « d'époque ») et de la faire évoluer vers des tendances plus actuelles de la littérature de cette fin de siècle, l'auteur de Un tueur les arbres embarque d'emblée la « Série Noire » dans de nouvelles aventures. Maurice G. Dantec (un temps élève, puis complice de Pouy à lvry-sur-Seine) fait couler un sang nouveau sur les carrelages de la rue Bottin. La Sirène rouge, paru en 1993, puis Les Racines du mal, énorme pavé sorti deux ans plus tard, révèlent un jeune auteur jonglant avec une œuvre ambitieuse, bien au-delà des simples canons du genre noir. Du côté de Marseille, Jean-Claude lzzo, à travers ses fulgurantes lettres d'amour à sa ville (Total Khéops en 1995, suivi de Chourmo et de Solea) offre au grand public un de ses héros modernes préférés (l'inspecteur Fabio Montale) et décroche, avec ses romans nerveux, imbriqués dans la vie quotidienne de « la planète Mars », un fabuleux succès (pour la petite histoire — celle qui réjouit le service financier — lzzo est aujourd'hui l'auteur le plus vendu de la « Série Noire »). Côté étranger, la « Série Noire » s'ouvre plus que jamais sur le reste du monde (de l'Albanie au Mexique), sur une planète bleue de plus en plus complexe et riche à mesure qu'elle rétrécit et « s'internette » en un double clic qui fleure bon l'automatique (histoire de souris, encore et toujours !). Une révélation Allemands (Jürgen Alberts), Finlandais (Matti Yrjänä Joensuu), Italiens (Nicoletta Vallorani), Espagnols (Andreu Martin), Norvégiens (Stig Holmås), Albanais (Virion Graçi) côtoient Chase, Hammett, Chandler ou Burnett sur les étagères encombrées de la collection. Une littérature à la fois « exotique » et terriblement familière propose désormais des instantanés qu'aucun guide de voyage n'oserait évoquer sur son trompeur papier glacé. La mondialisation, revue et corrigée « Série Noire », a parfois de curieux effets... Et la tendance ne fait que commencer.

Philippe Blanchet

       

 

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© Gallimard 2001